L’Anna Karénine de Bernard Rose

Parfois, les adaptations nous permettent d’adopter un autre point de vue, de se dire « Ah oui j’aurais pu lire le livre ainsi ». Elles nous amènent vers des pistes inexplorées – je pense par exemple au Lolita de Kubrick. La version qu’a choisie de faire Bernard Rose est pour moi une boucherie. Les personnages sont tranchés à la hache, disparaissent, sont transformés et dénués du caractère qu’avait voulu faire saisir Tolstoï. Une mauvaise lecture, une volonté de faire un bling bling rapide ? J’attends de voir deux autres versions mais je pense sincèrement que celle-ci est mauvaise et détériore complètement l’histoire.

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Les 15 premières minutes sont comme les premiers chapitres d’un livre. On accroche, on est séduit ou on reste bouche bée devant. J’ai été terriblement déçue de l’entrée en matière qui n’annonçait qu’un film de « surface », sans aucune profondeur sur les personnages ni sur la vie en Russie à cette époque qui constitue pourtant de très longs passages dans l’oeuvre et influence les relations. Dolly est complètement inconsistante ! Dès ces 15 premières minutes, sa colère, sa fureur, sa féminité, tout se passe comme si elle n’était qu’un simple personnage secondaire que l’on ne place ici que pour excuser la présence d’Anna Karénine dans le train. Au cours du film, toute la vie de Dolly est effacée. Que ce soit par les infidélités douloureuses d’Oblonski, par sa présence auprès de sa soeur Kitty, que ce soit sont passage si révélateur chez Anna et Vronski !

Anna et Vronski ? Quid de leur vie en société ? Elle est inexistante ! Comme je viens de le souligner, les jours plus ou moins heureux que vivent Anna et Vronski à la campagne, le projet d’hôpital de Vronski, la vie qu’Anna essaie d’y mener, tout est absent ! On n’en parle pas. Ca n’a jamais existé. De même, les apparitions d’Anna en public ont disparu. La malveillance des autres femmes, sa difficulté à garder la tête quand elle se rend à l’Opéra le soir où Vronski – de retour à Moscou – s’y rend. Non, plus rien de tout cela ! Tout la force qui résidait à montrer cette femme déchue dans la société a été transformée en femme enfermée chez elle par la honte. Ce n’est pas vrai ! Anna Karénine n’est pas cette femme qui finit par vriller une durite comme un Sims qui manquerait d’interactions sociales à rester chez lui enfermer ! Et c’est quoi ce p**** de délire autour d’Annie ?

La fille d’Anna et Vronski ne fait pas que gêner Karénine, non, elle n’a pas plu à Bernard Rose. C’est un peu comme si vous mettiez en scène Emma Bovary sans sa fille bon sang ! C’était tellement plus romantique que de coller Vronski aux jupons d’une Anna désoeuvrée après une fausse couche que de lui faire porter le fardeau d’une enfant, reconnu par un autre homme, source de disputes entre les parents amants ? Mais pourquoi, bon sang, pourquoi avoir inventé la mort d’Annie ? Pourquoi Vronski joue à la roulette russe et se rate ? Non non non ! Annie vit et Vronski se prend bel et bien une balle.

Parlons-en des disputes. Tout se passe très vite et c’est un peu comme si on mettait ça sur le compte des prises d’opium d’Anna pour calmer sa douleur. Non mais franchement, l’Opium ça ne rend pas dingue ni nerveux sauf si on l’arrête quoi. On comprend pour des raisons qui ne sont pas celle de l’auteur pourquoi le couple se désintègre. Mais sans avoir parcouru l’Italie avec eux (et notre peintre qui fait le si beau portrait d’Anna, on ne le verra jamais pas plus que Lévine !) sans avoir tenté de vivre tranquillement à la campagne non plus.

Je vous parlais de Lévine. Mais POURQUOI ? Pourquoi l’a-t-on ainsi réduit à Rien ? Dès le début, dès les fameuses 15 premières minutes, on n’a d’yeux que pour Anna et Vronski. Qui peut oublier l’amitié de Kitty pour Anna, ses joues rougies par Vronski, la colère de Lévine éconduit ? Lévine n’est pas grand chose. On dirait un oisif qui se réveille un jour en colère pour aller dans les champs. Non mais vous êtes sérieux là ? Vous avez sauté combien de chapitres à son sujet en fait ? Lévine incarne tout un pan politique de l’époque et son frère qui incarne l’un des autres disparaît ! Hop ! Le voilà entiché seulement d’un frère malade.

Ce frère qui porte la maladie, la douleur, la déchéance, la mort et la religion, on le croise deux fois. Ah mais oui, parce qu’en plus de sauter les passages entre Anna et Vronski (le budget devait être serré ?) on a carrément coupé tout le rétablissement et la convalescence de Kitty ! Kitty ne le rencontre pas, elle ne porte pas non plus à l’approche de la mort son mari et son beau-frère à bout de bras, elle ne se démène pas comme une folle, on la trouve futile, fragile, inutile, elle n’est pas actrice dans le film alors que dans le livre elle déplace les montagnes par amour et piété ! Et que penser des retrouvailles avec Lévine ? Etait-ce si improbable que deux âmes soeurs puissent lire des initiales à la craies et se comprennent d’un seul coup ? Pourquoi fait-on dire à Lévine qu’il ne sait pas ce qu’elle a écrit ? Pourquoi ne pas avoir tout simplement mis une petite voix off qui lise au spectateur pour garder la pureté de ce moment ? Et ce mariage si solennel ! Où sont passées les paroles complices entre Kitty et Lévine ?

Et puis cette fin prévue. J’ai manqué des pages ou jamais Anna n’a-t-elle fait le rêve du train ? On a l’impression que de désespoir elle se rend à la gare pour se suicider. C’est atrocement faux et toute cette réécriture tâche le personnage. On dirait une femme isolée qui perd la boule et qui projette de se suicider. Le personnage a beau être celui que j’ai le moins aimé en lisant, c’est celui qui a la plus grande force, le mental le plus difficile à cerner, cette complexité d’une femme partagée par ses amours, sa vie mondaine, ses désirs et ses douleurs. Elle est tourmentée, mais elle n’est pas à bout de force et ne sombre pas dans des délires. Comment peut-on tromper autant sur son personnage ?

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