Risibles amours, Kundera

Et pour la première fois, j’ai corné la page d’un livre…

Risibles amours, point de départ de toute l’oeuvre romanesque de Milan Kundera, c’est comme ça qu’on la présente généralement. Je ne saurais pas trop quoi vous en dire, je n’ai (malheureusement encore) rien lu d’autre de sa main. Cela ne saurait tarder. Pourquoi ai-je corné une page, alors, dans ce livre qui malgré l’épreuve des ans (il a été posé dans mon sac en 2004 par une liste de lectures imposées au cours de ma première année de Licence) qui donc malgré les années avait survécu un peu trop intact ?

Il y a neuf ans, j’ai lu le livre. Excusez-moi, je me suis trompée de verbe ; j’ai analysé le livre. Quand j’ai ouvert à nouveau ce recueil il y a quelques semaines, j’ai fermé le livre, j’ai relu la 4ème de couverture, j’ai rouvert le livre, je suis partie à la postface, j’ai écarquillé les yeux, j’ai regardé autour de moi si personne ne voyait dans quelle honte je me trouvais, je me suis enfoncée dans mon canapé, et j’ai repris avec étonnement le cours de la première nouvelle Personne ne va rire. Non, sérieusement, moi non plus je ne riais pas. Je vous avais dit (ou non ?) que j’étais persuadée depuis ma relecture de Combray qu’il y avait une maturité pour lire une oeuvre. Qu’un livre n’était pas forcément accessible au moment où on devait / choisissait de le lire et qu’avec les années, les expériences, les rencontres de papier ou bien vivantes, notre esprit grandissait et notre relecture était soit différente soit éclairée. J’en ai eu la preuve avec ce recueil. Je pense qu’il me manquait une étape cruciale pour apprécier à leur juste valeur chacune des nouvelles du roman. Je crois même que cette étape cruciale est au moins l’un des deux termes du titre. Passons ! Aujourd’hui, j’ai découvert le contenu d’un livre déjà lu, c’est étrange, n’est-ce pas ?

 » Mais s’il l’aimait bien, pourquoi donc avait-il cédé à

l’idée, pour elle si humiliante, de la faire homologuer

par un médecin lubrique ? Et même si nous lui

accordons des circonstances atténuantes, en admet-

tant, par exemple, que ce n’était pour lui qu’un jeu,

comment se fait-il qu’un simple jeu l’ait à ce point

troublé ?

Ce n’était pas un jeu. « 

Une simple phrase qui renverse tout le raisonnement, courte, négative, qui projette à la fin le mot « jeu » comme pour refermer toute l’histoire sur l’ambiguité des situations évoquées. Pour les protagonistes qui vivent leurs risibles amours, ils le vivent sous « couvert » du jeu en adoptant une posture distante, celle du joueur qui croit qu’il peut arrêter quand il veut le jeu. Seulement, aucun d’entre eux n’a les ficelles du jeu en main, ce sont eux, les pantins, au bout de ces ficelles. Mais qui les tient ?

Prenons par exemple Havel ou Martin : ils incarnent la perversion de Dom Juan. L’objet de leur désir est si minimaliste qu’il doit être nécessairement interchangé fréquemment. C’est à dire que dans leur cas, leur perversion c’est la séduction et que par conséquent, ils sont voués à devoir changer sans cesse sans jamais pouvoir garder l’objet de leur désir, éternels (=maudits) insatisfaits de l’Amour. Ils se croient pourtant aux commandes de ce « jeu » mais quand à la fin, Martin est émoustillé à l’idée de rencontrer cette fille qui n’existe pas, on éprouve un peu de peine pour lui. Il nous fait alors penser à ce pauvre Nathanaël dans The Sanderman. Finira-t-il pareil ?

Les différentes nouvelles sont l’occasion de découvrir ce que pensent le spectateur du jeu, un peu comme dans un Show télévisé. Pour chaque nouvelle, le regard du lecteur ou certains personnages nous permettent de comprendre le décallage entre ce que vivent les joueurs et ce qu’ils en pensent. Le jeu de l’auto-stop qui l’illustre assez bien est pour moi brutal. Il y a la fille, timide, pudique, qui pour se libérer de ses complexes ou de sa pudeur adopte le rôle de l’auto-stoppeuse en espérant que par ce jeu elle se découvre plus intime avec son partenaire et commence de façon inoubliable leurs premières vacances ensemble. Il y a le garçon, qui adopte aussitôt le rôle de celui qui prend en voiture une jeune et jolie femme sur le bas côté et qui tient son rôle à la quasi perfection. Quasi ? Oui parce qu’il espère le premier retrouver la simplicité de leur relation et quitter le jeu mais celui-ci se referme sur eux car la fille ne capte pas le signal du « stop arrêtons-nous là« . Quand à son tour elle essaie d’envoyer ce signal, il est trop tard, son ami n’arrive plus à faire la différence entre le jeu et leur réalité et leur relation meurt sauvagement avec un coït final dénué d’amour. Ainsi, en amour, l’auto-stop n’est pas possible (vous avez saisi le jeu de mot ?)

Quelle place pour une réalité partagée sincère et compréhensible pour l’autre dans un jeu de l’amour ? Visiblement, aucune. Les joueurs ne tirent pas au bon moment les bonnes cartes, il ne peuvent pas s’arrêter d’eux-même de jouer à ce jeu car tout dépend des autres qu’ils ont inclus dans la boucle infernale du jeu, ils ne captent pas les signaux et donnent un sens complètement différent à ce qu’ils ont vu ou cru voir a posteriori – même si on leur dit qu’ils se trompent, ils préfèrent une réalité qui collent mieux à ce qu’ils ont ressenti.

Croyances, savoirs, réalité subjective partagée. C’est un méli-mélo confus de sentiments, d’actions violentes et de perte de soi dans la relation avec les autres, comme nous le vivons tous un jour dans notre vie. Risibles amours témoignent de ce sentiment d’être dépossédé de soi en amour. Quelque soit l’objet de notre désir, nous ne donnons aux évènements que le sens que nous sommes capables de leur donner et nous sommes soumis, esclaves, de nos propres pulsions que l’on ne peut stopper tout seul. Aimons-nous l’autre ou aimons-nous l’amour ? L’amour nous rend-il ce qu’on attend de lui ou nous dépossède-t-il ? Et quand on comprend que l’on s’est trompé, pourra-t-on survivre en voyant que Personne ne va rire ?

 

Publicités
Risibles amours, Kundera

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s