Lolita, Nabokov

Cet article m’a été demandé en contre-argumentation d’où le titre complètement sulfureux ! Voici donc ma position :

 

 

Dolores, doloris. Douleur physique ou chagrin, cause de l’affliction et victime à la fois. Tu éprouves, tu endures, tu maltraites au cœur même du tourment qui te brise. Lo, gamine aux pieds sales, adolescente enjouée et amoureuse d’idôles comme les autres filles de son âge. Dolly, Lola. Quelle image donne-t-on de toi ? Lolita, je t’ai parcourue comme on parcourt un livre. Je l’ai ouvert, j’y ai plongé mon regard, mes mains, je t’ai dépessée, autopsiée ; j’ai choisi de m’arracher des yeux le voile commun qui fait de toi la Salope et j’ai voulu comprendre. Qui est Dolores ? Est-ce que c’est elle, Lolita ?

N’ayant eu la patience (mais aussi l’opportunité) à ce jour de lire dans le texte d’origine, je m’appuierai donc sur une traduction récente en français faite par Maurice Couturier ; éditions Folio en texte intégral, septembre 2007. Je vous invite aussi à parcourir l’oeuvre « L’enchanteur » composée en 1939  et traduite par Gilles Barbedette . Vous toucherez du doigt Lolita comme – je pense – elle devait être avant de muer pour devenir la Salope imaginée. Je tiens à excuser le ton qui va suivre, sans doute quelque peu décevant, mais je veux vous montrer exactement de quelle façon je suis entrée dans l’oeuvre et comment j’ai mené mon investigation (§ signifie paragraphe ; ch. chapitre)

Lolita est-elle une apprentie Salope ?

A cette question, lecteurs, je vous répondrai : « Lolita est-elle ? ». Cela vous interpelle, je le pressens. Oui, Lolita existe-t-elle ? Bien sûr, vous me direz que ce n’est qu’un « personnage », un « être de papier », une « fiction » ; mais au sein de cette fiction, peut-on considérer que le personnage de Lolita existe ?

La première apparition physique de Lolita – et non les évocations des dix premiers chapitres par Humbert Humbert, cet « enchanteur » – ne nous présente pas Dolores Haze qui pourtant est la personne appelée « Lolita ». C’est sans aucune consistance qu’elle est introduite par sa mère, Charlotte Haze, qui dit « Ma fille, Lo ; et voici mes lis. » Lo, cette chose qui fait partie du décor, réduite à un monosyllabique qui pourrait tout aussi bien sonner comme « l’autre », petit machin déceptif dont on veut se débarasser. Et aux yeux de Humbert Humbert, c’est immédiatement Lolita, un fantasme qui n’est pas Dolores, l’objet des désirs loitains (dern.§ ch.10)

Lointains, oui, et même interrompu par de vieux pervers et impossible à rattraper à cause d’une disparition. C’est dire la frustration de l’ami Humbert ! Vingt-quatre années plus tard, la vision de Dolores fait remonter en lui, surtout dans l’intimité de son anatomie, l’image d’Annabel, la jeune fille alors (de son âge évidemment) qu’il aurait aimé posséder et avec qui le coït n’a pas eu lieu. Annabel, le fantôme qui soudain prend les traits de Lolita puisque le souvenir, trop lointain, a effacé les siens (§1 ch.3)  D’ailleurs, c’est dans un état « fantasmagorique » qu’il s’accouple avec maintes et maintes jeunes nymphettes (pénult.§ ch.4) entre le départ fatal d’Annabel (typhus) et l’apparition de Dolores, adolescente de douze ans, dont l’odeur et la chaleur qui émanent de son corps ennivrent les sens d’Humbert et lui permettent de  vivre pleinement sa perversion sexuelle. La présence de Charlotte Haze, à qui il attribue très vite des adjectifs bestiaux et dévalorisant, ne va pas sans rappeler celle des parents d’Annabel – de qui il faut se défaire discrètement pour tenter de vivre les premières joies sexuelles (§3 ch.3) Humbert, une fois Lolita possédée, ne retrouve d’ailleurs plus en Dolores Annabel. Il essaie de la transformer (milieu du ch.2 dans la 2ème partie du roman) en lui imposant l’image qu’il conserve de son amour perdu (la tennis woman) mais il ne voit qu’une « godiche ».

Ô Humbert, n’aurais-tu pas dû t’en tenir au souvenir cristallisé du coït impossible ? Tu sembles avoir détruis ce qui te tenait à cœur et la réalité te revient en pleine figure quand, au petit matin, après avoir possédé par trois fois Lolita, tu ne vois plus qu’un fantôme devant toi… (finch. 32)

Comme le dit Humbert lui-même, ainsi « Lolita commença avec Annabel » (§1 ch.4) et comme il le comprendra quelques mois plus tard, Annabel n’avait réapparu que l’espace d’un instant puis s’était éteinte dans le corps de Dolores quelques mois plus tôt… (milieu ch.3 dans la 2ème partie du roman). Lolita n’est donc pas Dolores Haze mais une sorte d’être de fantasme à qui Humbert attribue des pensées, des actions, Lolita est un transfert de désir ; et si vous considérez que Dolores est une apprentie Salope c’est peut-être que vous avez opté pour le regard du protagoniste ? Qui donc est Dolores Haze ? Et comment grandit-elle avec  cette assimilation forcée au concept de « Lolita » que lui impose son beau-père ?

Dolores est avant tout une adolescente de douze ans, comme d’autres femmes l’ont été (mais peut-être ont-elles vécu différemment les prémisces de leur sexualité ? Ou peut-être ont-elles tout oublié ? Si bien qu’elle ne se retrouveront pas en elle). Dolores fait face à sa mère qui n’est plus jeune et qui ne conçoit déjà plus les plaisirs des femmes en devenir. Dolores aime regarder les magazines, imiter les femmes qui en font la couverture ; elle veut être féminine et cherche dans le regard des hommes si elle plaît. Le premier contact physique avec Humbert est plutôt concluant et il lui tape littéralement dans l’oeil (ou plutôt sa langue pénètre son œil, cherchez le symbole qui se cache derrière cet acte – milieu ch.11) ; s’en suivent des petits contacts qui pourraient être insignifiants (les corps pressés dans la voiture, une main posée au cours d’une discussion sur l’épaule etc.) mais qui pour une jeune fille un peu amoureuse sont des signes. Amoureuse ? Eh oui ! Humbert est plutôt pas mal, dans son genre, il ressemble à un chanteur de charme qui fait frémir les demoiselles de l’époque (un peu plus loin ch.11) Quand il évoque de façon « innocente » (mais comment démasquer un fin manipulateur?) l’éventualité de se faire pousser la moustache (ce qui ferait de lui le portrait craché du chanteur en question!) Charlotte Haze se moque de sa fille.

Dolores est au cœur de l’éternel rapport mère-fille et ce bien au-delà de la mort de celle-ci. Plutôt vieux jeu (mais quelle jeune fille ne verrait pas sa mère comme un vieux modèle défraichit pendant son adolescence?) Charlotte Haze n’est pas ce qu’on pourrait appeler une mère aimante. Les exemples sont bien trop nombreux pour vous être cités – et nul n’a envie, ici, de lire une liste de citation. Dans ce même chapitre, on lit que Dolores a toujours été un petit monstre ; Charlotte se plaît à ridiculiser et à faire un portrait mauvais de sa fille devant le visiteur. Tension sexuelle pressentie ? Charlotte veut en tout cas le locataire rien que pour elle ! Et sa fille l’a peut-être bien remarqué ! Et Charlotte est – selon moi – à l’origine du petit jeu que mène Dolores : ma mère me déteste ? Elle est amoureuse ? Je vais lui gâcher son « coup » ! Elle commence par demander des faveurs à Humbert en le plaçant comme interlocuteur privilégié entre elle et sa mère ; puis elle lui vole son « bacon » en lui demandant de ne rien répéter à sa chère maman. Rien ne passe. L’accord est passé ! Il est donc davantage de son côté ! Maman veut l’envoyer en camp de vacances pour passer du bon temps ? Autant jouer les troubles fêtes et embrasser goulument le locataire avant de sauter joyeusement dans la voiture ! (dern§ ch.15) Charlotte est – toujours selon moi – à l’origine de la concrétisation des rêves de Humbert puisqu’elle lui donne (§1 ch. 16) les moyens de posséder à jamais sa Lolita : après l’échange de baiser langoureux, sa proposition de mariage vient comme sceller à jamais l’union malsaine Humbert-Lolita ! Satisfaction en perspective, avec quelques palpitations côté Humbert. Le sort sera en revanche de son côté et fera mourir Charlotte dès son secret découvert (ah si cette voiture ne l’avait pas percutée ? Fin ch.22)

Dolores subsiste bien difficilement derrière le masque de Lolita  malheureusement offert par sa propre mère. La fin de la première partie s’achève sur le triple coït matinal auquel s’adonne Lolita (Humbert dira que c’est elle qui l’a séduit ; mais qu’en est-il des drogues testées la veille au soir sur la jeune fille et qui l’ont fait planer toute la nuit durant ? Quel adulte bien constitué verrait dans un câlin une invitation au sexe de la part d’une fille de douze ans ?) Commence alors l’état pitoyable d’une Lolita bien désagréable ; derrière ces excès de mauvaise humeur, on fait alors appel au caractère bien trempé de Dolores, mais on ne se demande pas si, une fois les corps écartés, le dégoût exprimé d’ailleurs par la jeune fille ne serait pas réel ? Dolores oscille entre l’amusement d’avoir joué avec un adulte aux jeux sexuels auxquels elle a participé dans le camp où sa mère l’a envoyé (la mère, toujours la mère, qui la ramène à Humbert) et entre l’écœurement de l’homme. « Brute » « Vicieux » « Viol » et tant d’autres mots sortent de sa bouche – si bien qu’elle finit par réclamer de parler à sa mère ; car une mère a priori protège sa fille. Vient donc enfin l’annonce « Ta mère est morte »

Dolores n’est alors plus. Il ne reste que Lolita, l’objet des désirs de Humbert. On soupire avec elle quand il en redemande, on écarte les cuisses de façon machinale et on se pose avec elle sur ses genoux (ses genoux vraiment?) en lisant une bande dessinée pour attendre que le temps passe.  Pendant ce temps progresse la perversion manipulatrice et narcissique de Humbert. Les proches amis de Charlotte voit en lui le père naturel de Dolores (il aurait eu une aventure etc.) ; et il fait comprendre à Dolores que de toute façon, elle n’a plus que lui, autant devenir sa Lolita ? Des extraits ? Voici le premier chapitre de la deuxième partie du livre : « Ma chère Dolores. Je veux te protéger, ma petite chérie […]  Je ne suis pas un débauché sexuel […] Le psychopathe, ce fut ce violeur de Charlie Holmes (note : avec qui elle découvre les plaisirs hétérosexuels au camp) ; je suis le thérapeute […] Je suis ton papounet […] la fille normale est généralement très soucieuse de plaire à son père […]  je te déconseille vivement de te considérer comme mon esclave itinérante […] Voyons voir ce qui se passerait si toi, une mineure accusée d’avoir porté atteinte à la vertu d’un adulte dans une auberge respectable, ce qui se passerait si tu te plaignais à la police d’avoir été kidnappée et violée par moi ? […] D’accord, je vais en prison. Mais qu’advient-il de toi, mon orpheline ? »

Est-ce que ça vous va comme lavage de cerveau, Dolores, ou bien on en rajoute encore un peu ?

Petit à petit, c’est avec de l’argent de poche et des cadeaux – puisque les menaces de pension ne marchent plus – qu’il tient Lolita. Alors oui, elle devient une pute. Il lui demande de nombreuses fois de lui raconter ses premiers jeux sexuels et se rend compte qu’elle a goûté aussi bien aux plaisirs masculins que féminins. On assiste souvent du côté de Humbert aux caprices de sa Lolita ; mais qu’en est-il des larmes quotidiennes et nocturnes de Dolores évoquées en une seule phrase très tard dans l’œuvre (dernière phrase du ch. 3 partie 2) ? Et comment assister sans rougir aux disputes entre elle et Humbert avant de devoir se soumettre une fois de plus à ses pulsions qui n’ont de cesse ? Dolores semble si loin parfois.

Les cent dernières pages introduisent petit à petit la fuite de Dolores. Humbert évoque de plus en plus ses angoisses de perdre Lolita, les absences mineures de sa petite fille chérie. Il retranscrit le crescendo de ses erreurs qui ont poussé Lolita vers une porte de sortie (le théâtre, l’art de la manipulation dans lequel Dolores était plutôt douée à l’époque déjà). On ressent avec lui la montée en tension, la voiture rouge qui le suit, les rires moqueurs, les mauvaises blagues et enfin ! Point magistrale ! La disparition de Lolita et de Dolores en même temps ! Le lecteur ne sait pas – comme Humbert puisqu’il le suit nécessairement – ce qu’il advient de la jeune fille. Humbert semble figé et bien que les années passent, toute sa vie semble en suspens, et le lecteur retient aussi son souffle.

C’est finalement avec Dolores que l’œuvre se clôturera. Dolores, dix-sept ans, bientôt maman, qui a refait sa vie et qui a compris que son passé la constituait et qu’elle ne pourrait s’en défaire sans pour autant accepter d’avoir été Lolita. Elle n’accepte d’ailleurs pas la proposition d’Humbert, ne repart pas avec lui. Elle évoque les jeux sexuels qu’un autre a voulu lui imposer et dont elle s’est défaite, premier pas vers la reconquête d’un Soi bafoué par sa mère, par son beau-père, par l’Homme qu’elle a aimé ; premier pas vers la femme qu’elle est devenue, dans le foyer qu’elle a fondé, femme libérée qui fume, qui porte fièrement son gros ventre et suit son mari jusqu’au bout du monde.

Lolita, image de la salope ? Peut-être dans le fantasme de celui qui veut bien voir Lolita. Fait-elle de Dolores son apprentie en prenant possession de son corps à la demande de Humbert Humbert ? Vous aurez compris qu’à ma lecture, moi, je réponds non.

Publicités
Lolita, Nabokov

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s